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L’art comme ancrage pour surmonter le deuil :  Transformer la douleur en une œuvre extraordinaire 

Entrevue avec Doris Jean-Baptiste

Visuallys / Équipe Visuallys IA Hiver-Printemps 2023 avec Midjourney

Le 12 janvier 2010, un puissant séisme frape Haïti faisant de nombreuses victimes. Les traumatismes de ce tremblement de terre se feront sentir pendant longtemps dans la communauté haïtienne de Montréal. Plusieurs devront vivre le deuil à distance, sans jamais pouvoir dire au revoir à leurs personnes proches disparues. 

C’est le cas de Doris Jean-Baptiste, qui a eu la générosité de partager son histoire et son message avec nous, sous forme de témoignage dans le cadre d’une entrevue téléphonique.  


Fanny : Pouvez-vous vous présenter et nous parler un peu plus de vous, d’où vous venez, ce qui vous passionne.  

Doris : Je suis Doris Jean-Baptiste. Je suis d’origine Haïtienne et j’ai immigré au Québec en 2002. J’ai eu mes deux enfants ici. Je suis fonctionnaire et, en parallèle, je suis artiste. Je suis devenue artiste à la suite du décès de ma mère, lors du tremblement de terre qui a eu lieu le 12 janvier 2010 en Haïti.  

J’étais suivie par un psychologue et j’ai commencé à peindre sur des t-shirts pour enfants. Depuis, je n’ai jamais pu m’arrêter. J’ai exploré plusieurs techniques comme la peinture sur verre et la peinture sur bois. Je me suis également lancée dans la fabrication de boucles d’oreille et de bracelets. Je m’attache beaucoup à l’art et l’artisanat. C’est apaisant pour moi. Quand je m’adonne à l’art, c’est un moment de méditation.   

Fanny : Vous avez vécu des moments difficiles à la suite du séisme. Voulez-vous nous raconter ce qui est arrivé ?   

Tout a commencé après une journée de travail. J’étais à la maison avec ma belle-sœur lorsqu’elle m’a appris qu’il y avait eu un tremblement de terre en Haïti. Sur le coup, je n’ai pas vraiment pris ça au sérieux. Je me suis dit : « peut-être que c’est une petite secousse. En allant sur les réseaux sociaux, je me suis rendu compte que Port-au-Prince avait été touché. J’ai alors réalisé que c’était du sérieux.  

C’était difficile de rentrer en contact avec mes parents à cause des problèmes de télécommunication. Ma belle-sœur a éventuellement reçu un message texte de son frère et c’est là que j’ai appris que ma mère avait été touchée et qu’elle en était décédée. Lorsque j’ai lu le message, je me suis dit : « Mais non, ce n’est pas possible! » Je ne croyais pas que ma mère pouvait nous quitter comme cela. J’étais dans le déni. À chaque anniversaire de naissance, j’attendais son appel. Elle ne m’appelait pas. Je me suis dit : « Bon okay. » Un an après son décès, pas d’appel. Deuxième année, pas d’appel. C’est à partir de la troisième année que je me suis dit « elle est décédée » parce que ma mère n’aurait pas abandonné ses enfants comme ça.  

Entre temps, j’avais déjà commencé la peinture et j’étais suivie par un psychologue. À ce moment-là, je travaillais à la fonction publique et on était très bien soutenus. On nous a fortement conseillé de faire un suivi psychologique, le plus tôt possible. Je suivais le Programme d’aide aux employés (PAE). J’avais l’aide d’une collègue aussi. Et puis il y avait la famille, les amis. On a organisé une messe commémorative pour ma mère avec sa photo. Mais comme je t’ai dit, pendant trois ans, je suis restée dans le déni. J’avais espoir qu’elle m’appelle le jour de mon anniversaire. 

Fanny : Et c’est à ce même moment que vous avez commencé à pratiquer votre art ?  

Doris : Exactement, oui. En parallèle de la thérapie.  

Fanny : Comment l’art vous a aidé à surmonter le deuil ?  

Doris : La thérapie m’a aidée, car je voulais parler. En m’écoutant, parfois le psychologue me posait des questions, donc j’étais obligée de faire une introspection. L’art, lui, m’a plutôt permis d’exprimer certaines émotions que je ne pouvais pas exprimer en parlant au psychologue. Par exemple, j’étais très accrochée à la couleur rouge et à la couleur dorée parce que je sentais que je mourrais à l’intérieur de moi. En peignant, j’utilisais toujours des couleurs très vives. Quand je regardais mes œuvres, avec leurs couleurs rouges, oranges, dorées, ça me faisait sentir vivante. La douleur était telle que je ne savais pas si j’étais vivante ou si j’étais en train de rêver. L’art m’a permis de rester ancrée à un moment où je ressentais une certaine déconnexion.  

Fanny : Vous m’avez parlé aussi de l’artisanat. Est-ce que c’est le contact avec la matière, le fait de faire quelque chose avec ses mains, d’être connectée à un objet physiquement qui vous ancre aussi ?  

Doris : Oui effectivement parce qu’avec l’artisanat, ça change aussi le focus. Pour moi; c’est la peinture sur des t-shirts. Pouvoir porter quelque chose que j’avais peint, ça me rendait vivante aussi. À la fin, j’avais tellement peint sur des t-shirts que j’avais organisé une petite exposition chez moi. Les gens en ont acheté. C’est comme si ma créativité était sans limite depuis cette épreuve. 

Fanny : Et maintenant comment vous allez ?  

Doris : Je suis toujours aussi créative. J’ai commencé à travailler avec de la résine. Je fais des boucles d’oreille. Ça m’aide beaucoup. Je suis en train de travailler sur d’autres objets décoratifs en résine. Ça m’absorbe beaucoup.  

Il y a aussi une autre partie. Comme j’ai toujours eu une soif de guérison, par la suite, je suivais sur YouTube tout ce qui était en lien avec la guérison, le pardon et l’algorithme de YouTube m’a proposé des documentaires sur le Rwanda. À partir de là, ma vie a pris une autre tournure. J’ai eu envie de partager ma passion avec des femmes survivantes du génocide du Rwanda parce qu’elles aussi elles ont perdu des gens qu’elles n’ont pas pu enterrer.  

J’ai fait mon premier voyage au Rwanda en 2024 pour animer trois ateliers de peinture avec des femmes rwandaises. J’y suis retournée en 2025 où j’ai animé cinq ateliers. Cette fois avec des femmes et des enfants aussi. Je me suis faite plein d’amies. C’est comme si maintenant le Rwanda est devenu ma deuxième demeure. Les gens ne comprennent pas pourquoi le Rwanda, mais c’est cette douleur qui est venue me chercher. C’est le désir de vouloir soutenir par la peinture, par la passion, la créativité, parce que je sais que la guérison peut passer par des activités créatives 

Fanny : C’est un beau témoignage de votre résilience, de comment vous vous êtes sortie de votre deuil et vous avez aidé aussi plein de personnes à guérir.  

Doris : Ce qui est encore plus beau, c’est qu’en décembre 2025 sur les réseaux sociaux il y a une fille rwandaise qui m’a tagguée sur une de ses créations. Quand je suis allée la féliciter en privé, elle m’a dit que c’était grâce à mes techniques que j’avais enseignées qu’elle a réussi à peindre sur des sacs. Elle m’a dit qu’en 2025 elle a réussi à faire un petit revenu de ses activités créatives.  

Je me suis alors rendu compte que ma mission est vraiment là-bas. Je lui ai demandé de me faire une vidéo de son atelier. Je lui ai dit: « Écoute, tu vas réorganiser ton atelier. » Maintenant, elle a mis des étagères et elle peint sur tissu comme moi. Elle fait des sacs à main. Elle a d’autres femmes qui travaillent avec elle. Il y a des couturières. Elle a deux femmes qui font la couture, et elle et une autre femme font la peinture. Je me suis dit: « Oh mon dieu, regardez-moi le résultat d’une aventure. Regardez où ça a mené. »  

J’aurais voulu avoir un organisme pour les aider encore plus, mais c’est compliqué. J’ai dit : « Écoute à distance. Je vais te guider », et puis maintenant, c’est la transformation de tout ce qui est douloureux en une œuvre extraordinaire. 

Fanny : Quel conseil donneriez-vous à une personne qui traverse une épreuve similaire ? 

Doris : Premièrement, il faut bien s’entourer. L’entourage compte beaucoup parce que je sais que ce n’est pas tout le monde qui a la capacité d’avoir recours à un psychologue. Aussi, la spiritualité. Peu importe ce que cela veut dire, parce cela aide à se recentrer, faire de l’introspection, se comprendre aussi. Il faut comprendre ce qu’on vit pour pouvoir s’en sortir.  

Deuxièmement, s’instruire. J’ai beaucoup lu sur le deuil, j’ai suivi des podcasts, des documentaires et lorsqu’on lit des témoignages de d’autres personnes qui s’en sont sorties, ça aide aussi. Ça donne de l’espoir.  

Enfin, troisièmement, si on a une passion; s’adonner à sa passion. Pour moi c’était l’art. Vous seriez surpris de voir quelle passion vous avez à l’intérieur de vous qui est enfouie. C’est l’enfant en moi qui parlait. On a toutes et tous quelque chose qu’on aimait faire quand on était jeune et qu’on a enfoui à cause des obligations de la vie adulte, mais il ne faut vraiment pas négliger ça. Ce sont des moments qui aident à rester ancrés parce que c’est difficile de garder l’esprit focalisé sur le positif. Moi entre temps, j’avais fait des attaques de panique, des palpitations, j’avais des peurs, des phobies. Parce qu’en parallèle, il y a tout cela qu’on vit, les séquelles, mais l’antidote aussi. Pour moi c’était l’art. 


Doris Jean Baptiste est une artiste multidisciplinaire qui aime explorer de nouvelles techniques. Créatrice charismatique, elle voyage entre les médiums tels que l’acrylique et l’huile. Quand on admire les œuvres de Doris Jean Baptiste, on se laisse emporter par les couleurs de ses toiles, la spontanéité de ses lignes, qui nous invitent à explorer les profondeurs de l’œuvre. 

En plus de s’adonner à son art, elle le partage à travers des ateliers créatifs en groupe. Ses nombreux voyages l’ont amenée à s’impliquer dans diverses initiatives artistiques à travers le monde. 

Liens 

Instagram : D.creations_art

Facebook : D Créations

www.info.dcreations.ca 


Article écrit par Fanny Gravel-Patry, PhD. conseillère en promotion de la santé mentale

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