Le suicide chez les personnes âgées
Par Lucie Charbonneau
Équilibre en tête. Vol. 13, no 2
Dans la majorité des pays industrialisés, le taux de suicide
augmente avec l’âge, mais ce n’est pas le cas au Québec
où ce sont les « baby boomers » qui présentent les
plus hauts taux de suicide. Cependant, le suicide chez les personnes âgées
demeure un sujet préoccupant. En effet, en 1997, c’est dans la
tranche d’âge des hommes de 85 à 89 ans que l’on retrouve
le taux de suicide le plus élevé avec 47,3 décès
par 100 000 habitants, alors que le taux de suicide des hommes québécois
est de 29,1. Les comportements suicidaires des aînés
Le bulletin du Suicide Information and Education Centre (SIEC)
de l’été 98 (vol 24, no2), rapporte que chez les aînés
américains, le ratio de suicide complété est de un décès
pour quatre tentatives de suicide alors que, dans la population en général,
ce ratio est de un décès pour vingt-cinq. Comment peut-on expliquer
cette différence de comportement ? Les aînés sont moins
résistants que les plus jeunes et leurs chances de survie ou de récupération
suite à une tentative de suicide sont moindres. De plus, comme les aînés
vivent souvent seuls, les possibilités d’êtres secourus sont
minimes. Il semblerait aussi que les personnes âgées utilisent
des méthodes de suicide plus létales et présentent généralement
moins d’ambivalence face au suicide. Leur intention de mourir serait plus
forte que chez les personnnes plus jeunes.
Les facteurs associés au suicide chez les aînés
Le suicide chez les personnes âgées doit être considéré
dans un cadre multidimensionnel où le risque de suicide découle
de l’interaction complexe de facteurs de risque, de vulnérabilités
personnelles et d’éléments déclencheurs du comportement
suicidaire. Il ressort des écrits sur le sujet que l’interaction
des facteurs peut non seulement ouvrir la voie au comportement suicidaire, mais
aussi le précipiter. (Dyck, Mishara & White, 1998). Selon la Stratégie
québécoise d’action face au suicide (MSSS, 1998
: 68), parmi les prédispositions individuelles associées au suicide
chez les personnes âgées, on trouve les désordres psychiatriques.
Selon les recherches, 60 à 80 % des aînés qui se suicident
souffrent d’une dépression. Celle-ci est souvent associée
aux pertes physiques et sociales. Les maladies chroniques, les handicaps physiques
et la dépendance associée à certains problèmes,
de même que la douleur chronique sont aussi liés à la dépression
et au suicide. Les problèmes de consommation et d’abus d’alcool
constituent également un facteur important de risque de suicide chez
les personnes âgées.
Un réseau social déficient représente un des facteurs d’influence
associés au suicide et aux gestes suicidaires en relation avec le milieu
social. En effet, le fait de vivre seul et de ne pas avoir de confident est
associé au suicide chez les personnes âgées. Les conditions
d’hébergement des personnes âgées sont également
rapportées dans la littérature comme étant associées
au suicide.
Notre société a tendance à accepter le suicide d’une
personne âgée, alors qu’elle refuse celui d’un jeune.
Ces attitudes sont partagées par les aînés eux-mêmes,
ce qui peut contribuer à augmenter le risque de suicide dans ce groupe
d’âge. Le veuvage est un des facteurs environnementaux immédiats
les plus liés au suicide chez les hommes âgés.
L’abus ou le mauvais usage de médicaments est également
un facteur de risque important. L’anticipation d’un placement en
centre d’accueil peut s’avérer un facteur susceptible d’entraîner
le suicide, mais il peut aussi constituer un facteur de protection. Dyck, Mishara
et White (1998) identifient certains autres facteurs de risque liés au
suicide chez les aînés. Ils notent qu’au-delà de la
pauvreté, la perte de la viabilité financière, pouvant
résulter d’événement tels que la perte d’un
emploi ou la mise à la retraite, constitue un facteur associé
au suicide. L’accumulation de pertes (perte du conjoint, perte du réseau
social, notamment d’amis, de confidents, de relations ou d’un rôle
dans la société ; perte d’un travail significatif, de son
domicile et d’une certaine structure dans sa vie), représente également
un facteur de risque.
Ces auteurs remarquent que l’accessibilité à des armes à
feu et à d’autres moyens d’autodestruction est associée
au suicide chez les aînés. Les personnes âgées sont
parfois réticentes à demander de l’aide (particulièrement
les hommes) ou dans l’incapacité de le faire. De plus, il y a un
manque de services appropriés et de dispensateurs de soins aptes à
prévenir le suicide, à prendre des mesures en cas de suicide et
à reconnaître la dépression chez les personnes âgées.
Il manque également de «protecteurs» qualifiés dans
la communauté pour intervenir en cas de suicide. Finalement, certains
facteurs présents dans les établissements de soins de longue durée,
tels que le nombre de résidents, le taux de roulement des employés
et les tarifs quotidiens peuvent être associés au suicide et aux
comportements suicidaires (Dyck, Mishara & White, 1998).
Que faire ?
Un certain nombre d’orientations générales essentielles,
susceptibles d’influer sur le comportement suicidaire des aînés,
ressortent. D’abord, il est évident que pour continuer de réduire
le taux de suicide chez les personnes âgées, il faut :
- s’attaquer aux problèmes socio-économiques et se pencher
sur les problèmes liés au faible revenu, de façon à
pouvoir briser le cycle de la pauvreté.
- intervenir sur la façon dont les médias électroniques
et la presse écrite présentent le suicide (Dyck, Mishara &
White, 1998).
- instaurer un milieu et des conditions de vie qui accroissent le soutien
social, favorisent des réactions saines face à une situation
difficile et réduisent les effets négatifs des pertes.
- élaborer des lignes directrices, des règlements et des lois
visant à réduire l’accès aux armes à feu
et aux médicaments dangereux, notamment en stipulant qu’ils doivent
être rangés dans un endroit sûr.
- favoriser en tout temps la participation de la communauté à
l’amélioration de la qualité de vie de ses citoyens.
Ensuite, pour accroître les possibilités d’accéder
à la santé et au bien-être et améliorer le repérage
précoce, l’intervention en situation de crise et le traitement
des personnes suicidaires (ou potentiellement suicidaires), il est nécessaire
d’adopter des stratégies appropriées et efficaces favorisant l’acquisition
par tous d’habiletés cognitives et socio-affectives et offrir à
tous les «protecteurs» une formation en prévention du suicide.
Il faut mettre l’accent sur les questions touchant la prestation des services.
Certaines mesures s’avèrent particulièrement importantes
:
- offrir aux professionnels de la santé mentale une formation spécialisée
portant sur l’évaluation et le traitement des personnes à
risques, les interventions au moment de la première manifestation d’une
maladie affective et l’évaluation de la comorbidité entre
maladie affective et toxicomanie
- évaluer de manière approfondie les interactions possibles
des médicaments, en particulier dans le cas des personnes âgées,
sensibiliser les personnes âgées aux ressources qui sont à
leur disposition.
- insister non seulement sur l’évaluation des programmes de prévention
et de promotion de la santé pour réduire la vulnérabilité
au suicide, mais aussi sur la recherche multidisciplinaire pour examiner ce
comportement aux causes multiples.
Conclusion
Dans cet article, nous avons présenté les facteurs associés
au suicide et aux comportements suicidaires chez les personnes âgées
et nous avons examiné quelques pistes pour prévenir le suicide
chez les personnes âgées. Après ce tour d’horizon,
il n’y a pas lieu de baisser les bras devant le phénomène,
car on peut prévenir le suicide chez les personnes âgées.
Références
Facteurs associés au suicide et aux comportements suicidaires (Dyck,
Mishara & White, 1998) Perte de viabilité financière ; Accumulation
de pertes ; Accessibilité à des armes à feu et à
d’autres moyens d’autodestruction ; Réticence à demander
de l’aide ou incapacité à le faire ; Manque de services
appropriés ; Manque de protecteurs qualifiés ; Facteurs dans les
établissements de soins de longue durée.
Bibliographie
DYCK, R. J. , MISHARA, B. L. & WHITE, J. (1998). Le suicide chez les enfants,
les adolescents et les personnes âgées : Constatations clés
et mesures préconisées. Forum National sur la Santé : Les
Déterminants de la Santé vol.3 : Le Cadre et les Enjeux (pp. 323-390).
M.S.S.S. (1998). Stratégie québécoise d’action face
au suicide : S’entraider pour la vie. Québec : Gouvernement du
Québec. SIEC ALERT (1998). Suicide Among The Aged. News Link. 24 (2).